Lundi 5 juillet 2010 1 05 /07 /Juil /2010 23:51

Il est minuit moins neuf minutes. Je viens de passer une journée. Un autre jour commence dans quelques minutes. Le temps n'est pas le pire. C'est la contrainte à l'intérieur de l'espace qui fait le temps. L'espace détermine notre perception du temps. Je serais bien ailleurs. Je zappe. je me zappe, je zappe plein de gens. Je zappe le temps à cause de l'espace qui ne change pas et qui confine. Il est minuit moins cinq. Au revoir.

Par Jn Bys
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Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /Nov /2009 23:48

N. mon amour,

 J’ai reçu ta lettre. J’ai lu ta lettre. Je relis souvent. C’est très long. C’est très dur. C’est très vrai. C’est toi. C’est fou que tu penses ça de moi. C’est pas supportable. Pour supporter, je me dis que ce miroir est un miroir déformant. Si c’est moi, alors ça craint. Cela fait un mois que je n’ai pas fait l’amour. Je dirais même onze mois. Presqu’un an. Je bois du vin en ce moment. Je veux dire tout de suite. Maintenant. Depuis une heure. Je n’aime pas la bière, le coca si, c’est mieux que le jus d’orange, ça n’irrite pas la vessie. Je pourrais écrire mille pages de cette lettre mais je ne le ferai pas; je tacherai de ne pas t’ennuyer. Tu m’avais écrit une très longue lettre très touchante. Je l’ai lue comme je l’ai dit mais je ne suis pas le seul : la lettre est tombée entre les mains de ta sœur, à Yaoundé. Elle a lu ça. Ne m’en veux pas. C’est elle-même qui a pris ça comme ça et elle l’a lue. Je n’ai pas pu l’en empêcher. Et d’abord, comment j’ai pu entrer en contact avec elle. C’est clair, c’est la première question que tu vas te poser. Mais ne t’en fais pas. Je t’expliquerai plus loin comment j’ai pu me trouver en présence de ta sœur de Yaoundé, ta demi-sœur. Moi je ne suis pas habitué à ce mot demi-sœur (il y a des petits et des grands mais des demi-personnes, est-ce que ça existe ?, donc comprends-moi quand je dis toujours ta « sœur » au lieu de ta « demi-sœur ». Je te dirai plus tard comment on s’est vus mais en attendant, je vais te faire la confidence de son commentaire, après lecture de la lettre. Elle a dit tout de go « C’est bizarre mais elle écrit seulement comme une Nkana. En lisant la lettre, pendant longtemps au début, j’avais eu l’impression que ta nga là c’est même pas une noire hein, mais une blanche quoi, une petite blanche comme ça. Pourquoi elle parle comme les Nkana comme ça ? » Voilà donc ce que ta demi-sœur pense de toi, que tu es une N’Kana, une blanche personne de française européenne, alors que c’est le même Papa africain bassa du Cameroun qui vous a fait tous les deux et en plus toi, avec une mère Bassa comme lui-même votre père. Elle n’arrête pas de dire depuis qu’elle a lu la lettre, « je me demande même si ma sœur à moi que je cherche tout le temps depuis si longtemps est cette personne qui parle comme une N’Kana et qui pourrait me traiter comme les NKana ils traitent les Camerounais au Cameroun et même en France là-bas ».

Quant à moi je n’ai pas eu d’autres nouvelles de toi depuis. Que deviens-tu ? Tu es avec qui aujourd’hui ? Un mec ? Une nana ? Un vieux ? une jeune ? une vieille ? une jeune ? une jeunette ? Moi aussi je ne supporte pas que je fus pauvre au moment inopportun quand tu fis germer une graine de moi. Je ne suis toujours pas riche. Le loyer est toujours cher sur la terre. Donc rien n’a changé sauf que j’ai quitté le réduit. J’habite plus grand. Tu ne viendras jamais là. Jamais. C’est chez moi et ce n’est pas chez moi. Le vin enivre. Le vin libère. Tu es une femme violente. J’allais dire une femme, juste une femme. Ca suffira ça suffit. Je t’aime et je t’aime. Ce que j’écris sous le vin n’est pas plus vrai qu’une bouteille sur une table ou un verre à une bouche ou un passager à une bouche de métro. Le vin autorise ce que j’ai déjà à dire. Celui que je bois là est un haut-vignoble bordeaux 12%Appellation contrôlée. Ecriture pas très contrôlée. Le vin n’ajoute rien à ce que j’ai déjà à dire. Le vin autorise. Le vin est un passeur. Toi tu n’aurais pas dû. Ou tu as bien fait. Ou les deux. Finalement je m’en f…je suppose qu’on l’aurait appelé Attila. Ou Annabelle. Ou alors Méka Mbock Ma Pimjeck. Combien de fois tu as senti un homme en toi sans penser à moi, sans avoir l’esprit envahi par moi-même ? Zéro. Zéro fois. Et pourtant je reste toujours dissous. Hors d’existence.  De la tienne. Qu’es-tu devenue ? Es-tu entrée à HEC ? Tu vas sortir majeure de promo ? Trouver un très bon boulot très bien payé pour mener grand train ? What use ? Pourquoi tout ça ? Tu aurais trouvé un homme pour t’acheter, tout t’acheter et tout te donner pourquoi bosser ? Pour égaler les mâles ? La femme est quand même un problème pour le genre humain. Elle ne pourra s’en défaire, ce n’est pas une personne c’est un rôle. Tu es un rôle, tu es une femme. Si tu es avec Brigitte, sache que tu devras finir par retrouver ton rôle auprès de qui de droit et le jouer. Tu n’es plus mon avenir à moi. Tu es mon passé. Qui ne peut pas mourir. Je t’aime et je t’aime. Hier matin j’ai écrit un poème dès mon arrivée au bureau. J’ai dû coucher ça avant de commencer le travail. J’en ai marre de caresser des fesses anonymes dans le métro parisien. Les hommes d’ici et tous ceux qui leurs ressemblent sont des négligents. Ils laissent les fesses de leurs femmes traîner sous les mains et les bosses des passagers, p d-g et gueux confondus. Et toi ? Qu’es-tu devenue ? Après le bazar, qu’as-tu fait ? Tu as consulté le marabout de Yaoundé et il t’a dit quoi ? Que tu pourras un jour avoir un enfant avec un homme de ton futur choix, c’est ça et à l’heure de ta convenance ? C’est ça ? Ou n’as-tu rien fait du tout ? Et ta mère ? Elle est toujours la femme de ton père ? Toujours aussi fidèle et docile ? Elle n’a pas peur que le bazar compromette quelque chose dans ton avenir ? Matrimonial par exemple ? Mais tu n’as rien à craindre. La médecine est très avancée pour permettre de se faire des mômes à la demande et quelles que soient les conditions météorologiques du ventre et du bas-ventre. Donc si le bazar a pu faire des dégâts en ton ventre, tu auras un enfant quand tu voudras, tu l’auras, promis juré par les docteurs. La France est pleine d’Amandines qui sont arrivées au moment demandé après que les contrats à durée indéterminée, les titularisations, les salaires, les apparts’ à multi-portes  multi-fenêtre, les pavillons et les villas équipées vides maisons sans enfant cage sans oiseaux ruches sans abeilles, les attendus juste le temps de s’organiser avec les docteurs. Ton Amandine à toi (tu m’avais dit que tu préférais une fille pour commencer, ou alors ton Amand si tu as changé d’avis) s’appellera comment ? Quand je bande, même dans le métro ou le train ou le bus qui n’arrêtent pas de m’encombrer de fesses en mal de caresses, je pense à Attila-Annabelle. Le conquérant ou la conquise. Ou Méka Mbock Ma Pimjeck. Je pense à une progéniture désexistée. Une fille sortie de moi et grande prête à marier. Et même mariée. Et si ce n’est pas une fille, je donne ma fille ou je donne mon fils c’est pareil. Après ces rêveries je redescends sur terre. Et j’éprouve l’envie de te maudire. Au lieu de quoi je bénis tous les jours joyeux que tu as écarté tes jambes pour m’y loger au fond de ce lieu de perdition qui fonda l’humanité. Demain, j’ai rendez-vous avec mon éditeur. Il me dira si oui ou non le texte que je lui ai remis il y a deux mois vaut un livre. Je ne te dirai pas de quoi il parle. Pas pour l’instant. Parce que pour l’instant, j’ai toujours envie de te maudire. Et j’attends le moment où je pourrais vraiment passer à l’acte.

Hier, je t’ai imaginé en hijeb, le voile de pudeur. J’avais croisé une jeune femme très belle. Sa tête dissimulée par un voile de toile bariolée laissait apparaître un très beau visage. Traits réguliers et peau légèrement foncée avec des lèvres de bouche qui mettront du temps à dégoûter une mâle bouche passionnée. Elle ne m’avait pas regardé. Du coup moi j’avais pu le faire. Je m’étais dit « voilà une belle femme cachée par elle même ». La pudeur, c’est ça. Et sans doute de la pudeur propre très propre car sous son hijeb, son corps propre et soigné doit sentir bon les meilleures essences voire des relents de philtres excitants et incitant au festin quotidien et vespéral voire diurne qui a lieu quelque part dans le quartier où l’invité permanent ne doit pas bouder son plaisir. La femme sous son hijeb doit recevoir plein de bisous partout y compris sur les parties cachées par le hijeb.

Et le hijeb justement, dans la salle de bain elle le porte aussi ? Question à mille euros. Je n’aurai pas la réponse. Mais je l’ai imaginée, la belle que j’ai croisée hier, je l’ai imaginée sur un billard en train de balancer un cinquième larron qui s’est annoncé sans invitation effective, juste la rumeur qu’il y en a déjà quatre et que puisque quand il y en a pour quatre, pour cinq aussi, s’est précipité de prendre la route et que la belle femme sous son hijeb avait dit non, pas cinq, quat’ ça suffit,  toi je te donne au toubib, à la belle poubelle du toubib. Et que ce faisant elle était allée s’étendre comme un étendard de la beauté sanctionnée, sur le billard du docteur. Alors elle l’avait posé où le hijeb ? Sur la chaise juste à côté de la table de soustraction d’un embryon du ventre qui n’en veut pas ? Ou sur le lit attenant où le docteur soigne parfois aussi des maux d’amour ? C’est de là que j’ai pensé « Nanou en hijeb » Un voile ténébreux sur la belle tête de Nanou et recouvrant toutes les parties sauf le visage lui-même. Cela ferait drôle de te voir en hijeb car ce serait comme si je t’avais pas encore vue sous tous les jours possibles et pourtant c’est ce que je pense, je te connais dans tous les détails de tes recoins physiques et mentaux comme si tu étais ma fille, ma sœur, une proche, très proche qui n’aurait plus rien à me cacher. Et si c’était vrai ? Et si c’était vrai que (pas que tu es ma fille mais que tu mets le hijeb.). Si c’était vrai, ça voudrait dire qu’une belle libérée comme toi a pu finir piégée par une des sectes qui rodent dans Paris à la recherche de pigeons à plumer. Ces groupuscules pêcheurs qui se baladent par ici prennent parfois des poissons inattendus. Mais j’espère que ce n’est pas vrai (que tu es devenue sectée et hijebée).



Puis-je te trahir? 
Avant de te parler de la rencontre avec ta sœur Bengué, laisse-moi te dire une chose que je ne t’ai pas dit. Récemment, j’ai vécu un truc terrible. Je travaillais sur un mariage traditionnel entre deux castés soninké et soussou originaires de la Guinée Sékou-Samory. C’était à Mantes-la joie-jolie. La plupart des invités étaient des femmes. Les hommes étaient soit aux manettes musicales modernes soit aux instruments traditionnels. Plus quelques maris fraîchement émoulus des nuits de noces en sauces trempées de philtres et qui étaient venus jouer au chéri-je t’aime ton pied-mon pied. C’est le jembefo Dupont-Séry, le seul Blanc de la fête qui animait côté instruments traditionnels. Il paraît qu’il maîtrise l’instrument au point que les nanas ne voulaient que de son groupe pour leurs mariages. Il est chef d’orchestre et change d’instrument entre deux morceaux, avec une préférence pour le gong géminé dont un vieux senoufo de la cité lui aurait livré les secrets artistiques et magiques désespéré de voir son fils aîné fréné à Fresnes pour être devenu un caïd de la caillera locale du shit. Donc en prison alors que le vieux n’a plus que des filles. Alors, par solidarité masculine (c’est mon avis) il a préféré donner à un petit Blanc ce qui ne concernait pas à ses yeux, la gente féminine.

De temps à autre, « Guiné-guiné, guiné soa sadé ! » la chanson fétiche de la concurrence féminine faisait rage dans la salle et les femmes dansaient avec détermination. Elles y allaient parfois même de la danse des jupons, spécialité venue du Sénégal (et qui a momentanément fait l’objet d’une interdiction dans ce pays). « Guiné-guiné, guiné soa sa dé » Femme voit femme et femme se cache ; en français ça pourrait donner : plus bandante que moi tu meurs, ou alors en termes plus civils : je suis la plus belle, qui peut tenir la comparaison ? Que celles qui ne le peuvent disparaissent avant que j’apparaisse ! Et le chanteur principal (un soussou ) de donner le signal du refrain repris par toute la salle : guiné-guiné, guiné soa sadé !

Parallèlement et sans le dire, les boubous flamboyants des femmes se faisaient concurrence, en même temps que leurs grosses fesses et leurs fortes poitrines, sans oublier les couleurs de leurs épidermes travaillés aux recettes de Strasbourg (Saint-Denis). Elles chantaient et dansaient. Moi je les photographiais seulement. J’évitais les griottes parce qu’elles ne payent jamais leurs photos ; elles estiment que tout leur est dû et tout le monde est d’accord avec elles sauf moi. J’évitais aussi les mamans. Grand-mères précoces ou jeunes sérieuses usées trop tôt par le travail du sol (serpillières, moquettes et compagnies) et jamais demandeuses de photos. Les nanas seulement m’intéressaient car elles sont jeunes, belles, fraîches et chaudes : deux ou trois amants, un mari si possible, des enfants encore en bas âge donc pas de concurrence les seules reines de beauté à la maison avec ou sans mari. Elles n’hésitent pas à claquer une voire deux journées de serpillière dans quelques prises bien ajustées. Suffit de dire à Clot ou à Carole la technicienne du labo d’éclairer un peu le visage. Même si la cliente est noire vrai vrai, il faut que la photo elle soit clair-clair. Et quand la photo est clair-clair, elles payent sans faire d’histoire.

Donc j’étais à cette fête à Mantes lorsqu’un monsieur est venu m’aborder et me proposer de faire des photos à sa dame. Je m’étais exécuté. Il a ensuite demandé mon adresse au lieu de me donner l’argent, et en plus il a refusé de donner son adresse. « Tu veux que je te donne un faux ou quoi ? Donne moi ton contact, c’est moi qui t’appelle. » Et il renfrogne la mine et s’en va avec sa dame. Moi qui en ai vu d’autres en matière de clients bizarres ou véreux, je l’ai oublié et pensé à autre chose. Mais pas lui puisqu’il m’avait rappelé dès le lendemain matin. Comme j’avais décroché le téléphone dans une foule de gens que je connaissais mais qui ne savaient rien de mes activités du week-end, j’avais dû m’éloigner pour bien parler avec lui.

      -Allo, c’est le photographe ?

-          Et vous c’est qui ?

-          Le client du photographe.

-          Le client ? J’en ai des centaines, voyons !

-          Hier, à Mantes-la joie-jolie. Le monsieur avec la dame très belle qui avait un sac à main en cuir rose de chez (je ne vais pas le répéter, pas de pub gratuite).

-          Ah oui, je vois, je vois,

-          Alors, les photos sont prêtes ?

-          Euh… d’habitude, quand vous ne payez pas sur place, ça fait à l’autre week-end

-          Comment l’autre week-end ?

-          Si vous aviez payé, je vous aurais envoyé ça par la poste avec les frais à ma charge. Mais pour un rendez-vous, il faudra attendre samedi prochain.

-          C’est trop loin. Je veux un rendez-vous, d’ici demain ou Mercredi au plus tard. C’est combien ? Je paye le prix.

Après notre rencontre, j’ai eu du mal à réaliser ce qui m’arrivait. En fait, les photos n’étaient qu’un prétexte. Il me pistait depuis des semaines. Il voulait m’embaucher pour un travail un peu inavouable. C’était en fait un agent secret du gouvernement panafricain. Il venait d’arriver de la Panafrique et il était en mission de recrutement. Pas seulement des Africains. Il recrutait des gens d’origines diverses. Il y avait une mission là-bas à Djaméla en république panafricaine. Des histoires de pétrole et tout. C’est une fois revenu à Paris que j’ai un peu compris dans quoi je m’étais embarqué.

C’était terrible mais j’en avais profité pour visiter Yaoundé puisque ce n’était pas loin de Djaméla. Une fois à Yaoundé, je suis d’abord allé à la recherche du marabout de ta mère. J’ai fait mon enquête et on m’a dit où il était. Et j’étais allé le trouver. C’est après que j’ai poursuivi mon enquête jusqu’à retrouver Bengué ta demi-sœur. Elle est très sympa. On s’entend bien. Je lui enverrai une carte postale, comme je l’avais promis. Je ne peux toujours pas te parler davantage d’elle. Je le ferai plus loin. Pour l’instant, laisse-moi te dire.

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Avant Yaoundé, j’étais d’abord à Djaméla. On est partis de Roissy avec un avion de la Kamké Airways. On a décollé six heures après l’heure initialement prévue. Il paraît que c’est la Compagnie Républicaine des Avions, propriétaire de l’aéroport, qui avait savonné un peu le Boeing de la Kamké pour décourager les voyageurs et les drainer vers les avions de la CRA qui a aussi des vols vers plusieurs capitales africaines. A Djaméla, il s’est passé des choses incroyables. A l’aéroport de Djaméla, on a été pris en charge par un type. C’était un Libyen. Ses yeux étaient constamment barricadés derrière des lunettes noires. Il nous a embarqués dans une limousine sans immatriculation. On était neuf en tout. On a fait connaissance seulement dans l’avion. On ne se connaissait pas, à part deux ou trois types qui se connaissaient déjà de vue. C’est dire que même jusqu’à l’embarquement à Roissy, je ne traitais qu’avec le seul faux client de Mantes-la joie-jolie.  Il m’abandonnait de temps à autre. Je suppose qu’il allait rejoindre les huit autres. Le Libyen nous avait installés dans un hôtel près du centre ville. Nous étions deux à être équipés d’appareils photos. Les autres étaient des pigistes de divers journaux. Le premier étage de l’hôtel comportait dix-huit chambres.  Dans les neuf autres, que des femmes. De diverses nationalités. Mon vis-à-vis était une Chinoise, en fait une Hongkongaise. Tu sais, pour nous, Chinois, Laosiens, Viet-namiens, Japonais, même Inuits ou Cambodgiens, tout ça on disait Chinois pour aller vite.  La Chinoise que j’avais en face était donc vraiment Chinoise, enfin tu vois. Elles étaient chargées de nous « détendre ». Elles s’y prenaient d’une drôle de manière. Elles attendaient qu’on ait fini de prendre notre repas et elles frappaient à la porte à tour de rôle et elles disaient « ça va ? vous n’avez besoin de rien ? » ou alors elles demandaient du feu pour fumer une cigarette et ensuite elles tapaient la discussion.

Pensant à toi qui n’aimait pas les hôtels ni l’amour dans les hôtels, je me disais : « Si Nanou avait fait la petite et que ma vie et sa vie étaient restées liées comme elles avaient voulu commencé à l’être, elles doit être très fâchée de me voir ici, même si j’avais des excuses c’est pour le boulot mais quand même ! En plus on était là pour je ne pas vraiment quoi mais je suppose que c’est pour des reportages plus ou moins politiques, disons, disons économiques. Donc faire des photos et écrire des articles. Mais ça n’avait toujours pas commencé et pendant ce temps on faisait des trucs, des trucs des trucs et des trucs. On y allait de causeries en causeries et de cigarettes en cigarettes et à la fin on finissait à trois dans un lit initialement prévu pour deux et encore. Mon collègue de photo avait pour vis-à-vis, une zimbabwéenne mais dès le lendemain du deuxième jour, après que j’ai fait un truc avec la Chinoise, elle voulait seulement venir fumer sa cigarette dans ma chambre. Je disais chez moi c’est non fumeur, même si parfois je fumais moi-même, en ouvrant la fenêtre. Donc la zimbabwéenne, un jour elle a fini avec moi et la Chinoise. Je sais même plus comment c’est arrivé. On a dû boire. C’est pas bien de boire hein ! Je la trouvais séduisante mais elle avait vraiment un aspect de mec. Elle est très vive et surtout elle avait un rire carnassier qui pourtant ne faisait pas beaucoup de bruit ; elle riait discrètement, férocement et d’une manière bouleversante pour une âme sensible comme la mienne. Sa poitrine était intéressante et avec ses fesses plus fournies que celles de la Chinoise elle nous faisait une belle jambe tous les deux. Je ne me rappelle plus de grand chose parce que cette femme, elle a dû nous droguer à je ne sais plus quoi cette nuit là. Même la Chinoise qui est censée être sa collègue était sous contrôle quand on est tombés tous les trois dans mon deux-place. Renseignement pris, la Zimbabwéenne est une soldate. C’est une femme en armes. Elle officie au sein du contingent zimbabwéen à l’œuvre en Congolie non loin de la Panafrique. Elle serait une soldate-amante réputée. On m’a assuré qu’elle est la préférée du président de la ¨Panafrique, le Maréchal Driss De Bite Chraïka-Goulo en personne. Et que j’avais la chance d’avoir ses faveurs. Il paraît qu’aucune autre d’entre elles n’aurait osé abandonner l’invité qui lui avait été affecté. Et pourtant, elle, elle s’est détournée sans hésiter de mon collègue photoman après seulement un ou deux trucs et en plus elle se fourre chez moi sans le cacher. C’est qu’elle avait effectivement des protections supplémentaires. Il paraît même que le Maréchal  Driss De Bite Chraïka-Goulo avait tenté d’en faire sa troisième épouse illégitime en plus de la première qu’il avait épousé à Paris quand il était à l’Ecole internationale de Guerre et qui a menacé de le traduire devant la Justice de la République française dont elle détiendrait même un passeport renouvelé il n’y a pas très longtemps au Consulat de Djaméla. Alors le président ayant vu se pointer la menace de recevoir lors de l’une de ses visites privées où il séjourne en son manoir du Vésinet, la visite officielle d’un juge inopportun qui lui dirait avec la politesse qui va avec « Vous êtes bien le Maréchal Driss De Bite Chraïka Goulo, veuillez me suivre, votre épouse a porté plainte pour violation de la loi sur le mariage. Je vous emmène chez monsieur le procureur de la République, etc…. » Voilà pourquoi la deuxième épouse  du président est restée une épouse illégitime, même si elle est la première dans l’ordre des illégitimes, ce qui, dans l’ordre protocolaire officiel de la Panafrique, lui donne une préséance sur la deuxième épouse illégitime. Même si dans le protocole personnel du président, c’est en fait la deuxième épouse illégitime qui passe avant toutes les autres y compris la seule et unique légitime.

Mais malgré ça, la Zimbabwéenne au sourire de feu et aux hanches de tonnerre n’a pas voulu prendre le poste de troisième illégitime. Il faut dire que toutes les épouses du président-maréchal lui font des enfants or quand je vois la zimbabwéenne, je ne l’imagine pas en train de laver la layette ou de traîner un chariot encore moins d’attacher le bébé dans le dos comme le font toutes les femmes panafricaines. Mais quand tu es dans un lit avec elle, que tu vois sa bouche devenir tout à coup ultra-sensuelle, sa poitrine, ses fesses, son ventre, son bas-ventre tout ça et puis aussi ses hanches de tonnerre de Dieu a quand même créé des choses, tu la conçois tout à fait mère, maman, femme femelle et tout parce que là tu vois ce qu’elle est. Elle s’abandonne et t’entraîne dans l’abandon de toi. Elle peut donc faire des enfants et même s’en occuper et tout mais seulement elle n’en veut pas. Peut-être après sa retraite. Chez les militaires, ça vient vite la retraite. Comme on le voit, le Maréchal-Président Driss De Bite Chraïka-Goulo aime les femmes et le sexe des femmes. On raconte qu’il aime surtout sucer les seins des femmes qu’il met dans son lit, légitimes ou non. Il paraît qu’il suce tellement qu’un jour, la Zimbabwéenne lui adit « On dirait que vous n’avez jamais eu de mère ; pourquoi aimez-vous tant sucer mes seins ; on n’a pas dû vous allaiter quand vous étiez enfant, hein ! » C’est fou mais la Zimbabwéenne se permet tout avec le maréchal-président. Non seulement elle a dit ça en face à l’homme le plus puissant de la Panafrique mais en plus cela s’est su. Des deux qui a rapporté ? On peut penser que ce n’est pas le président mais rien n’est moins sûr !

La rumeur la plus sérieuse dit que le président a inspecté la moitié des cuisses féminines de la présidence où travaille bien entendu un personnel pléthorique. Quand j’ai entendu ça, je me suis dit pauvres panafricains, vos femmes sur le bureau du président, comme on dit « le dossier est sur mon bureau, je le traite ». Heureusement pour moi, je ne suis pas panafricain et en plus, je ne suis pas marié. Donc le président ne peut rien contre moi. Mieux, lui et moi nous sommes égaux devant les femmes. Devant la loi, je n’en sais rien, je ne suis pas militaire. Pas encore. La traite des fonctionnaires de la présidence, c’est de l’esclavage moderne. Et l’esclavage moderne, c’est l’esclavage tout court.

C’est seulement après six jours de débauche qu’il nous a été donné de rencontrer le maréchal-président dont l’image trône à la télé depuis notre arrivée. On l’a donc reconnu sans peine. Mais sa tête paraissait plus petite que dans le poste de télé. Il nous a serré la main, nous a installés et discuté de généralités avec nous en compagnie de son aide de camp. Puis après ce dernier nous a conduits dans un grand bureau avec au milieu une grande table ovale entourée de chaises rouges.

-          Ca va ?

-          Hmm

-          Vous vous plaisez bien ici n’est-ce pas ?

-          Ca va. Mais on aimerait savoir quand est-ce qu’on commence le travail.

-          Un peu de patience, l’ami, dit l’aide de camp. C’est un officier libyen. Il s’appelle Jelloud Al Friqya, parle sept langues dont le coréen et le zindzi, le dialecte le plus courant du zimbabwé. Il a la peau assez sombre pour un Libyen, même s’il est vrai qu’on compte en Libye beaucoup de gens à peau plus ou moins noire, des Berbères qui ne sont pas des Arabes. L’aide de camp du maréchal-président est un officier de l’armée libyenne avec le grade de capitaine. Les filles nous ont confié qu’il est en fait né en Libye d’une mère panafricaine et d’un père soudanais qui officiait à la cour du roi Idriss Ier lors de la révolution du 1er septembre 1969 qui a porté au pouvoir le général Jamal Hirya à qui il aurait porté une certaine aide dans le renversement de la monarchie. Le capitaine Jelloud se surnommait lui-même Jel. Chaque fois que son talkie-walkie sonnait dans la grande salle où il nous a amenés, il répondait :

« Jel, j’écoute ». Et après il débitait des trucs incompréhensibles. Quand il parle en français, il ne s’éloigne pas. On entend distinctement ce qu’il dit. Jel est une sorte de sel qui apparaît dans toutes les sauces de la Panafrique. On raconte dans le pays que du palais de la présidence jusqu’au dernier village de la brousse ou du désert, Jel-le-sel est au courant de tout ce qui se décide ou se manigance, même si cela n’est pas directement lié au pouvoir du président Driss De Bite Chraïka-Goulo. Même au sein des forces armées panafricaines, tous les officiers le respectent si ce n’est qu’ils le craignent. Car il débarque parfois au camp militaire Tchi-cha sans rendez-vous et se fait recevoir séance tenante par le colonel Kalajo qui commande ledit camp, alors que le colonel Kalajo, ancien élève du centre international de formation d’Antsirabé en Malagasie, ex élève de Saint-Cyr et bientôt école de guerre à Paris, est quand même son supérieur en grade dans tous les cas. Et pourtant, le rapport de forces est visiblement en faveur du petit capitaine qui dit-on est le numéro un des hommes de confiance du maréchal-président et par conséquent, une espèce de vice-président pour ne pas dire un super-président de la Panafrique car le camp Tchi-cha est le pilier du pouvoir. Qui le tient tient le pouvoir. Et Jel tient celui qui le tient, et par conséquent celui qui pour qui il le tient, donc tient tout en fait. La rumeur la plus méchante que j’aie entendue au sujet du capitaine Jelloud m’a été rapporté par Shenn, ma Chinoise avec son accent à manger les dents de la bouche. Elle affirme simplement que Jel est tombé du ciel sans aucun passé militaire. Il paraît que nul part en Libye ou en Panafrique, personne ne l’a connu caporal ou sergent, ni adjudant ou lieutenant. Il aurait débarqué comme ça avec ses trois barrettes dorées qu’il n’a jamais échangées contre rien malgré les promotions qu’ont connues ceux qui au début portaient le même grade de capitaine que lui aussi bien en Libye qu’en Panafrique. Ceci est en même temps la source de son mystère. Surtout quand on songe que c’est de son plein gré qu’il ne monte pas en grade. D’après quelques indiscrétions, Jelloud aurait pourtant été formé en Corée Kim Il Sung dans le plus grand secret. Certains nuancent et précisent que c’est à Moscou qu’il a subi sa formation au sein de l’Armée Rouge. Les spéculations n’ont pas fini à son sujet et tous les informateurs s’accordent à reconnaître que leur version n’est pas dénuée de possibles erreurs.

Dans la salle de réunion, le capitaine Jelloud Al Friquya va et vient en gardant ses mains dans ses poches, retirant et remettant ses lunettes noires au gré de ses envolées verbales. Au bout d’une heure, à force de ne pas toujours savoir ce qu’il attendait exactement de nous, on s’est mis à croire que le but de la manœuvre était simplement de calmer les appétits sexuels des neufs femmes qui nous assiégeaient. Notre présence insolite dans cet hôtel en compagnie de neuf femmes insolites donnait par moment l’impression d’une cérémonie occulte qui ne pouvait se réaliser qu’avec des étrangers (même si une des neuf femmes est panafricaine et encore on en était pas tout à fait sûre) et où il fallait faire du sexe sans retenue et jusqu’à totale épuisement. On s’était tellement livrés aux orgies de sexe, de fesses, de caresses, de je te ci tu me ça, de je te crie et tu t’écries, qu’au bout d’une heure, ne voyant rien venir de la bouche de notre interlocuteur, certains d’entre nous avaient commencé à ressentir des démangeaisons, aux même endroits où les filles ont pris l’habitude de nous gratter. Qu’est-ce qu’on s’accoutume vite. A Paris, je pourrais rester dix jours sans voir une vulve. Mais là, on dirait que baiser était devenu un besoin vital. Plus que manger ou se shooter ou simplement, pour un accroc ultra, fumer des cigarettes. D’habitude les filles nous sollicitaient les soirs, en fin de journée mais après les présentations au maréchal-président et pendant les interminables bavardages du capitaine Jelloud, nous avions éprouvé une terrible envie des filles. Elles s’étaient mises à nous manquer, en pleine après-midi, en pleine journée.

Notre groupe de dix (nous neuf plus le capitaine) s’était subdivisé en trois parties. Jel formait à lui tout seul un groupe. Il était debout, allait et venant ; de temps à autre il posait une demi-fesse sur le bord de la table et déroulait une longue tirade de louanges en l’honneur de son chef. Les sept journalistes eux formaient le deuxième groupe. Ils s’étaient regroupés ensemble tels des certifiés dans un lycée professionnel ou des agrégés dans un lycée général de Paris en France. Ils échangeaient des amabilités en évitant de se mélanger aux deux photographes de la bande. Ces derniers le leur rendaient bien puisqu’en dépit de la petite haine qui sévissait entre mon collègue photographe et moi (en raison de la crise d’amour autour de l’ « hotesse » zimbabwéenne qui abandonne son « chantier » pour venir s’ajouter à ma chinoise hongkongaise), on avait fait tandem et on s’était serré les coudes employant et abusant des mots techniques de la photo chaque fois que nous avions la parole. Cela en devenait par moment ridicule mais en même temps admirable et même respectable. Ce qui nous avait permis de conte l’ostracisme des journalistes. Il arrivait même à mon collègue de me sourire. La première fois je m’étais dit que cela était surréaliste, inimaginable, impensable et pourtant cela s’était passé. Oui, il souriait franchement mon collègue photographe. Il parlait, souriait et me donnait des tapes dans le dos. Au même moment, moi je pensais à toutes les raisons qu’il avait de me trucider. Au terme de ses banalités, Jel lanca : « Ecoutez les gars, vous êtres là pour une mission précise. D’abord, vous les photographes, vous allez prendre des photos, des photos et encore des photos. Si vous n’avez pas assez d’équipements, on va vous équiper. On peut vous fournir des appareils derniers cris, c’est compris ?

« Et nous alors ? entend Jelloud.

-          Un peu de patience quand même. Et puis, essayez de ne pas m’interrompre quand j’ai la parole.

Avec ses mots doux à lui, le capitaine venait ainsi de rappeler aux écrivaillons leur position d’obligés pour ne pas dire captifs, qu’ils avaient tendance à oublier tant il y avait de confusion (la maîtresse préférée du président dans le lit de l’un d’entre nous, le sourire du président lui-même dans son vaste bureau, etc…)

-          Quant à vous, se décida Jel, vous aurez à écrire, à écrire, à écrire encore. Mais avant, faut-il que vous voyiez.

-          On va écrire quoi ?

-          Ce que vous aurez vu. Toi on m’a dit que tu es une plume en or mais trop incontrôlable pour siéger dans une grande rédaction, fit-il à l’un des journalistes.

-          C’est quoi une grande rédaction ? moi je suis free lance. Je vends mes papiers au plus offrant de mon choix.

-          Le plus offrant de ton choix ? C’est contradictoire. Le plus offrant c’est celui qui paye le plus, tu n’as pas de choix à faire.

-          Si. Il y a des gens qui sont prêts à payer beaucoup mais pour qui je ne travaillerais pas.

-          Pas nous en tout cas. Toi-même tu as vu le maréchal-président. Un homme formidable. Je pense que c’est ce que tu as constaté.

-          L’homme ne répondit pas. Il se contenta de soutenir le regard du capitaine Jelloud, pour ne pas perdre la face. Jel poursuivit son discours avec une bonhomie qui tranchait avec son costume et sa réputation.

-          Bon, je vais vous dire, fit-il. Le président fait l’objet d’une campagne de calomnies dans la presse en Europe surtout à Paris et Londres. Vous n’êtes pas sans savoir que le Figaro et Le Monde ainsi que les télévisions qui reprennent leurs articles n’ont pas arrêté de jeter l’opprobre sur notre président et notre pays depuis quelques mois. Tout cela à cause d’un gisement pétrolier dont ils ne savent rien. Le guide universel Ze Dong Ze Rough lui-même disait que celui qui n’avait pas fait l’enquête n’avait pas droit à la parole. Eux, ils restent là-bas, au-delà des mers et prétendent savoir ce qui se passe à Ndaho au fin fond de la Panafrique. Ils connaissent jusqu’à la couleur du pétrole que les Américains ont trouvé sous la terre de Ndaho. Ils sont quand même forts, hein, les gens de Paris. Surtout les journalistes. J’aurais dû être journaliste, franchement. Car j’ai toujours voulu faire partie des gens formidables. C’est pas vrai quoi, ils délirent totalement ces gens.

Vous voulez parler du gisement de Ndaho qui doit nécessiter la construction d’oléoducs à travers le Cameroun ? Mais c’est en Tibestie, ça non ? On est bien en Centrafrique ici n’est-ce pas ? Et puis, moi j’ai déjà fait un ou deux papiers dessus. Je sais plus mais il y avait pas mal de dépêches AFP sur le sujet. C’estvrai que j’ai aussi pris pas mal de doc Reuter et même des AP.

-          Maintenant, c’est différent, vous êtes sur le terrain. Et pas en Centrafrique mais  en Panafrique. Vous irez voir sur place. Vous irez voir vous-mêmes de vos propres yeux, ce qu’il en est. Et plus personne n’aura besoin de l’AFP ; ni vos collègues, ni Associated Press, ni la Télé, ni personne. Tout le monde aura besoin de vous, seulement de vous. De votre témoignage oculaire. Allez ! réjouissez-vous, dit-il, s’adressant à tous les sept. Allez les gars, je vous offre l’occasion de prendre pour une fois, la place de CNN qui envahit la planète et emmerde le monde avec ses mensonges. Ce que je vous propose, c’est de faire un big reportage à travers les villages concernés par le projet pétrolier de Ndaho. Vous serez munis des plans définitifs d’aménagement et vous verrez par vous-mêmes, si les villages seront détruits, si les populations seront chassées et traquées, si le maréchal-président veut vraiment sacrifier son peuple pour quelques barils de pétrole, comme je l’ai trop souvent lu dans les colonnes de vos journaux même si ça n’est pas forcément de votre propre plume.

-          Sauf que, dans mon cas à moi, c’est moi-même qui ai signé les papiers parus sur le sujet, déclare le plus discret des sept, l’incernable Silvio Smith, qui ne fit rien pourtant pour masquer sa gêne.

-          Ah bon, fit le capitaine Jelloud, feignant un étonnement peu crédible.

-          Mais ça n’est pas grave, dit-il. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ajoute-t-il d’un air ironique qui acheva de trahir son faux-semblant.

-          Et moi alors, franchement, si je savais que c’est ici en Panafrique qu’on venait, je crois que je ne serais pas venu parce que votre président, je ne suis pas vraiment pour lui ; je ne suis pas vraiment de son côté.

-          Vous êtes pour qui alors ? Pour votre président dans votre ^pays ? C’est bien et c’est normal. Vous n’avez pas à être pour ou contre le président de la Panafrique. Le maréchal-président Driss De Bite Chraïka Goulo est un  patriote qui aime son pays et qui compte beaucoup pour lui. Et puis, notre président compte beaucoup d’amis dans le monde et si vous n’en faites pas partie, ce n’est pas grave.

-          Franchement, dit le journaliste, quand on m’a parlé de la Panafrique, j’ai cru que c’était le pays du président qui a toujours un nœud-papillon sous sa barbe poivre et sel ; Je le croisais souvent à Paris, avant qu’il ne prenne le pouvoir. C’était dans un hôtel où il avait ses habitudes. La dernière fois, ça remonte à quelques années. Je crois qu’il était même déjà devenu président.

-          Non, ici c’est la Panafrique. C’est un vrai pays, avec un vrai président, pas un extra-terrestre, puisque vous l’avez vu et vous voyez, il ne porte ni moustache, ni nœud-pavillon.

-          Nœud-papillon, rectifia le journaliste.

-          Oh, c’est pareil, fit le capitaine, passablement énervé.

-          En somme, le pays a changé de nom, dit mon collègue photographe, nous rappelant au souvenir des deux autres groupes qui avaient tendance à nous marginaliser.

-          Mais c’est vieux ça, répond Jelloud, mon fils n’était même pas encore né et aujourd’hui il va à l’école.

-          Avant on l’appelait la Tibestie, dit mon collègue ; et même qu’un jour, dans une agence de voyage à Paris, un touriste américain avait confondu avec le Tibet qu lui, est en loin là-bas en Chine.

-          Et depuis désormais, ça s’appelle la Panafrique, n’est-ce pas ? Vous êtes en Panafrique et vous y êtes les bienvenus, comme vous le voyez bien, n’est-ce pas ? fit le capitaine en concédant un retour de sourire, mais sans abandonner son ton devenu un peu nargueur.

-          Franchement, j’aurais dû faire attention, je croyais me rendre en Centrafrique, chez mon vieux copain Felange Pitatras, citoyen français d’origine africaine, reconverti depuis dans la politique, après les affaires florissantes que nous avons menées avec des amis. Et là me voilà où ? En Panafrique ! Cela ne s’invente pas, Panafrique ! Fallait la faire hein ! une telle gaffe. Et dire que j’ai quinze ans d’Afrique. Quinze ans que j’écris sur l’Afrique. Franchement, ça, dans la police, ça s’appelle une bavure. Sauf que la police elle, ses bavures, ça fait des morts et des blessés, tout de suite.

-          Allez, on se calme, dit le capitaine Jelloud. Demain, on ira à NDaho.

-          EnneDaho ? fit un collègue journaliste.

-          C’est là-bas que ça se passe. C’est le chef-lieu de la province du Haut-Sable. Ndaho, c’est la future capitale pétrolière. Ensuite nous irons à Benguelamaria, la deuxième ville importante. Ainsi de suite, jusqu’à la dernière étape de l’oléoduc sur le territoire national. Nous avons cinq véhicules 4WD japonaises avec équipement et chauffeurs. On partira par la route et après on reviendra ici à Djaméla par hélicoptère, deux hélicoptères. Vous avez toute l’après-midi pour vous préparer. Ce soir vous allez vous reposer et demain matin à sept heures, on partira.

-          Les sept se regardent d’un air de dire « dans quoi on s’est embarqués là ? ». Mail ils n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le capitaine Jel avait réservé le meilleur pour la fin. Il fixe de ses yeux d’acier Silvio Smith et déclare, à l’attention de tous :

-          Nous sommes entre adultes et gens de bonne compagnie, n’est-ce pas ? Bon ! Le maréchal-président m’a chargé de vous communiquer des informations personnelles. Pour cela, il me faut m’entretenir avec chacun d’entre vous dans le bureau à côté (il montre une porte qui était à peine visible, tant elle se confondait avec la boiserie du mur de la salle. On voit une poignée dorée qu’il s’en va tirer  en invitant Silvio le premier et ajoutant «  après lui, ce sera comme vous voudrez. Je serai là, je vous attends.

 

-          Pour vous ce sera un million, dit d’emblée le capitaine alors que Silvio venait à peine de prendre place sur la chaise.

 

-          Quoi un million ?

 

-          Pour la peine que vous avez prise de venir jusqu’ici pour voir ce qui s’y passe. Le soleil doit être dur à supporter. Les Panafricains et le président Driss-De Bite Chraïka Goulo vous en remercient et mettent de côté pour vous un million de vos francs. Les nôtres, vous savez, ça

 

-          ne pèse pas lourd.

 

-          Après une brève hésitation, Silvio Smith s’essuie le nez du revers de la main et demande : « La Rédaction est au courant ?

 

-          Ne vous inquiétez pas. Toutes les dispositions sont prises. Vous n’avez qu’à faire votre travail. Tout simplement, tranquillement.

Par Jn Bys
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Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /Nov /2009 23:35
Aujourd'hui, j'ai éprouvé l'envie d'être quelqu'un d'autre que moi. C'est très concret. Avoir une autre identité. Par exemple m'appeler Gyn Bys, être citoyen bhoutanais, rencontrer le Dalaï Lama, étudier le boudhisme et faire des comparaisons avec le vodou, le christianisme céleste et l'écriture automatique. Ouvrir un cabinet médical pour proposer des soins de graphothérapie (u terme que je viens juste d'inventer car je n'y pensais pas il y a deux secondes), escalader la muraille de Chine et  déposer un voeu au kilomètre 34 de la muraille. la graphothérapie est une méthode de soin par l'écriture; je fais écrire les gens et ils me paient; c'est pas des ateliers d'écriture; ils écrivent ce qu'ils veulent; pas besoinde leur apprendre à écrire. moi par exemple, personne ne m'a appris à bander et bizarrement je sais bander; je sais même des techniques pour ne pas débander; surtout pour ne pas prendre le bénéfice; à la bourse comme à la bourse; quand on vide son compte, on n'a plus envie. je sais des astuces de mec pour garder longtemps le désir avant de lâcher l'affaire;
Je vais consulter un homme de loi pour savoir si légalement je peux avoir un double de moi. citoyen parisien et citoyen bouthanais, un clone administratif et surtout social. un moi canal historique et un moi canal nouveau. si ça se trouve, ce n'est pas illégal, juste une faille juridique, une zone de non loi; où je vais m'engouffrer si je peux être un autre; tous les conseils avisés sont les bienvenus; j'ai tellement envie de comparer; Et il faut que je dise, avant de terminer, aujourd'hui 7 novembre c'est des anniversaires. Ben Ali de Tunisie et ses cinquante deux ans de pouvoir. Seynabou Sy et ses 35 ou 36 ans d'âge. Je ne la vois plus. Depuis qu'elle fuit les chaînes de télé, je sais plus ou lâ trouver. Je l'aime toujours. Comme au premier jour. C'est-à dire à la manière conseillée par Platon. Si elle est toujours madame Racine, elle a dû pousser quelques feuilles et branches depuis; Koffi lui croit toujours qu'ill est un grand chanteur. Eric trouve qu'il est devenu agent de pub. Solaar n'a plus peur d'être classé "variétés". La Belgique est toujours unifiée avec un seul roi, un seul gouverneement. Au Bénin, les radios qui font des chroniques déplaisantes prennent un mois ferme. Et moi, j'estime que manger sans écrire, c'est vivre sans respirer.
Bonne nuit,
A la prochaine,
JbA
[quirêve d'être Gyn Bys].
Par Jn Bys
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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 00:04
28 septembre, c'est pas un jour pour mourir en Guinée. C'est vraimenet démentiel ce qui s'est passé le 28 septembre dernier à Conakry. Vous savez, en langue soussou, "guinée" veut dire "femme" ou "la femme". Alors traiter l'enfant de la femme comme cela s'est fait ce lundi-là, c'est de la plus grande gravité. Pis, ils ont été jusqu'à déshonorer les guinées elles-mêmes. Ces cow boys ne méritent pas de représenter le pays. Si j'en avais les moyens, je ferais raser le camp de concentration de bêtises où les pseudos militaires se sont réfugiés. Faut qu'ils partent. Ca fait longtemps que je n'ai pas éprouvé un tel dégoût. Ce pays mérite mieux.
Par Jn Bys
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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 23:16

http://gangoueus.blogspot.com/2009/08/kossi-efoui-solo-dun-revenant.html


Je suis un inconditionnel de Kossi Efoui. En tant que décodeur de texte (critique, prof, etc..)j'aime les livres, les histoires qui mènent la vie dure au lecteur. On est là pour ça, quitte à réécrire le livre soi-même avant de le refermer à la dernière ligne.
Comme auteur, je n'ose écrire comme ça qu'en poésie. Au théâtre aussi, on peut se permettre. Kossi, c'est avant tout un mec de théâtre. Ses romans se mettent au service de sa dramaturgie fondamentale. Après, faut voir.
Jb Adjibi.

GANGOUEUS a dit…

Cher JB Adjibi,

Vous faites bien de rappeler que Kossi Efoui est avant tout un dramatuge. Et, j'avoue avoir du mal avec ce type d'auteurs qui écrivent un roman avec l'arrière-plan d'un metteur en scène. J'ai d'ailleurs, à titre d'illustration, la même difficulté avec l'écriture de certains romans de Sony Labou Tansi. Homme de théâtre comme lui.
Je préfère les poêtes qui se mettent au roman... comme Tchicaya U Tamsi.
On ressent moins cette ambivalence du genre chez Kangni Alem, qui me semble plus accessible.

J'aime bien votre rapport à la lecture, prêt à faire l'exégèse très studieuse d'un texte...

 

Par Jn Bys
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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 22:42
Eté 1993. Nadine K. Me présenter la Hausa. Adiza. Quelque part du côté du quai Citroên. On sort du trom'. Marche. Elle a du mal à retrouver le quai, son repère pour retrouver la maison d'Adiza. Je lui laisse l'initiative, malgré ma bonne connaissance du secteur. Ca traîne. Je finis par passer devant. Faut que je prenne les choses en main. Suis-moi. On retrouve la rue, l'entrée; on monte, on reste, on repart. Depuis ce jour, je sais que quand je ne fais pas les choses moi-même, personne ne les fait.
Ce matin, c'est longtemps après. Le dimanche commençait à prendre une allure sans tête ni queue. On avançait dangereusement vers 8h. Je sacrifie mon envie de me laisser aller et décide de faire ce que je sais faire me mieux : impimer mon rythme aux autres. Et mon peuple de quatre personnes suit le guide avec défférence et obéissance. Jusqu'au coucher du soleil. vous avez dit "responsable"? C'est pas de tout repos.
Par Jn Bys
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /Août /2009 02:17
  • L'entrée sud de la cathédrale de Chartres.

Vitrail

Cette verrière a vu dames et hauts barons
Étincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre,
Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons ;

Lorsqu'ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,
Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,
Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d'Acre,
Partir pour la croisade ou le vol des hérons.

Aujourd'hui, les seigneurs auprès des châtelaines,
Avec le lévrier à leurs longues poulaines,
S'allongent aux carreaux de marbre blanc et noir ;

Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe,
Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir
La rose du vitrail toujours épanouie.

José-Maria de HEREDIA   (1842-1905)

Par Jn Bys
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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 11:34

Le voici, Fulbert. Il fait beau sur Chartres. Les lapins de la place Epars ont encore perdu une oreille chacun. Hier soir le spectacle sons et lumières a attiré moins de monde.

Par Jn Bys
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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /Août /2009 08:44
Contrairement à Rimbaud, j'ai toujours eu un faible pour l'ouest. Il a en adoration l'Aube, je v... Lire la suiteénère les couchers de soleil et le mitan. Là, c'est Chartres. A deux pas d paris mais c déjà autre chose. l'histoire de france, vue d'ici ne fait pas fossile: on a la sensation du temps passé. j'ai découvert hier des documents précieux sur un personnage que je connaissais vaguement : l'archevêque Fulbert (11è siècle). Je suis tenté par une biographie. je pense qu'il doit en exister mais la mienne sera unique (mdr). Chartres (un mot très court avec deux "r" dedans) avec un "s" final qui fait bien français comme dans "georges". Je m'en vais dimanche, mais je reviendrai. Le parking rappelle les escaliers renaissance du château de blois. Oh chère rentrée, si loin, si proche.




Mes photos de Chartres sont encore sur la caméra, parce que j'ai la flemme de changer d'appareil puisque le même possède les deux fonctions. Il y a eu des transformations sur le parvis, par rapport à cette photo-ci.
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Ma bio de l'Abbé, si je la commence, et si je la termine, pourrait avoir le titre le plus basique possible : le nom et la fonction : L'abbé Fulbert. mais il se peut que je rajoute un sous titre : l'abbé Fulbert ou le complexe de Babel (c'est lui qui restaura la cathédrale). Mais ce qui m'intéresse le plus chez lui c'est son côté école. Ce fut un éducateur, un créateur d'éducation. dans ce cas, allons pour L'Abbé Fulbert ou l'école de Chartres. A l'époque, la mondialisation s'arrêtait aux portes de l'Europe, donc il n'avait pas pu faire école plus loin. Ma grand-mère, qui aurit eu 106 ans cet été (mais qui ne vit plus depuis) et surtout qui avat fait ses classes dans la tradition des Sen'ton, adorait l'école des femmes - chez les soeurs, à Messoxwé- Elle était fan des religieuses qui passaient leur temps à apprendre de trucs aux filles.
Donc cette bio de Fulbert,, si je la commence, et si je la termine, sera une bio qui regarde hier avec les yeux d'aujourd'hui. Sinon ça sert à rien, je pense.

Il paraît que j'utilise beaucoup de "mais" dans mes phrases. C'est bête.



 

Par Jn Bys
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Lundi 3 septembre 2007 1 03 /09 /Sep /2007 02:13
 

1. LC
 
Les initiales de mon nom n’ont rien à voir avec le sigle LC. C’est pourtant celui-là qui a été utilisé, dans mon dos, pour parler de moi. A mon insu, j’avais été surnommée successivement Living Chromosom, Lou Chérie, La Choca, Love Craft, Las Callas, La Conasse, La Clinique, Le Cul, La Crainte, La Chimique, La Casse ou encore Lady Canada.
Au départ, un journaliste un peu bavard m’avait donné de ce sigle, une clé que j’avais trouvée amusante. LC, m’avait-il fait comprendre, signifiait « La Chef ». Puis, au fil du temps, les autres définitions avaient fini par être déclinées. Malgré mon dépit, « Living Chromosom » trouvait quelque grâce aux yeux de mon humour personnel. Même si après tout, je préférais de loin la définition « normale », La Chef. Car chef, je l’étais devenue. Puisque j’avais été nommée Productrice Exécutive de la Troisième Chaîne de télévision, suite à la dissolution du Parlement et l’avènement d’un nouveau gouvernement.
Personnellement, j’avais des réticences pour l’emploi du féminin devant le mot « chef », fût-il associée à une dame. Mais la tendance générale était telle que même les machistes les plus fervents n’osaient pas contester publiquement cette « anomalie » orthographique et stylistique qu’est le « la » devant un titre comme chef ou ministre. Les journalistes s’étaient, les premiers, montré enthousiastes, en donnant du « madame la ministre » à toutes les dames du gouvernement. La révolution commençait ainsi par le haut, comme toutes les révolutions qui réussissent.
C’est vrai que « madame le chef » sonne moins bien mais j’avais dû accepter la brutalité de « la chef », ce qui était pour moi avant tout, une révolution psychologique. Mais une fois surmontés les moments d’émotion, j’étais très vite passée au commandement, avec armes et langage. Des ordres, j’en avais vu donner dans ma vie. Quand était venu mon tour de le faire, je n’avais pas tardé à m’habituer à mon nouveau rôle. Bien entendu, il y avait toujours ce double de moi-même qui, tapis dans un coin de ma tête, se moquait fort bien de mes accès de colère et de mes pauses parfois autoritaires.
Cela dit, personne ne se doutait que ma fière assurance qui cadrait parfaitement avec mon statut, cachait des moments de doute. Mais surtout, personne au sein de la Troisième Chaîne ne pouvait se douter que moi, LC, j’avais aussi mes problèmes personnels, même des insoupçonnables. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun de ceux qui me côtoyaient au quotidien que j’étais un client de Ladji à Barbès. Nul ne pouvait me soupçonner de consacrer une partie de mon temps, de mon argent, de ma vie à Ladji. Et pourtant si. J’étais une cliente très assidue de mon homme de Barbès à Paris.

 

2. Ladji de Barbès
 
Le dernier soir avant le jour dont je me souviens, j’avais commencé le traitement par les médicaments du docteur Steinhart. D’habitude, je commençais par les produits de Ladji et je terminais par ceux de Steinhart. Je respectais toujours cet ordre pour acquérir un certain réflexe. Et puisqu’une fois sur deux, Ladji s’arrangeait toujours pour me toucher quelques parties avant de me laisser partir, je rentrais souvent chez moi le corps encore sous l’emprise de ses applications. Dès lors j’utilisais en premier ses produits. Avec un certain plaisir. De le revoir encore, en quelque sorte.
Mais ce soir-là, j’avais inversé l’ordre et commencé par la médecine du Blanc. Comme si je ne voulais pas revoir Ladji de si tôt. Comme si je voulais éloigner ce moment où je devrais le voir réapparaître, sous mes yeux ou dans ma tête.
La raison qui m’avait poussée à retarder l’usage des produits de Ladji le soir-là m’était malgré tout restée confuse. J’avais commencé à le détester, avais-je d’abord pensé. A moins que ce ne fut moi-même que je m’étais mise à détester à travers lui. Toujours est-il que je m’étais demandée pourquoi je me donnais à un homme dont je n’étais en fait que la cliente. Et surtout, pourquoi il finissait par parvenir à me détourner de mes objectifs, de mon objectif, mon objectif véritable à savoir porter un bébé dans mon ventre et le mettre au monde, lui donner la vie, comme toutes les femmes du monde, comme toutes les mères du monde. Oui, c’est cet objectif qui m’avait conduite sur le chemin de Ladji.
 Le docteur Ladji. Et quand je dis « docteur », je suis en deçà de ses prétentions. Car la carte de visite que Ladji m’avait tendue était plus expressive. Elle comptait pas moins de quinze lignes sur un format conséquent et des caractères typographiques adéquats.
Professeur Ladji, Grand marabout. Réputé pour trouver une solution pour tous vos problèmes. Mêmes les cas les plus désespérés. Tous domaines. Amour, Santé, Enfant, Famille, Chance, Concours, Trouver l’âme sœur. Faire revenir la personne aimée. Fidélité absolue entre époux ; entre amis ; mariage rapide et protégé. Guérit tous les maux : Stérilité, Sida, etc… Travail efficace. Pouvoir héréditaire. Cinquième génération. Sérieux et discret. Reçoit tous les jours. De 10h à 22 heures. Etc…

 

Quand Sophie m’avait parlé de Ladji, je connaissais déjà Steinhart. Je venais à peine de le rencontrer. Toute la ville parlait de lui. Il était surnommé le toubib magicien. C’est le grand spécialiste des procréations complexes. Lui se dit simplement praticien, simple chirurgien. Je lui avais exposé mon problème de stérilité et au terme de notre entretien, il m’avait donné rendez-vous pour une première séance clinique. Mais avant le jour du rendez-vous, Sophie avait sorti le plan Ladji et j’avais mordu, parce que j’avais confiance en Sophie mais aussi parce que je me disais intérieurement que c’était une façon de multiplier les chances.
La première fois que Ladji m’avait revue en l’absence de Sophie, il n’avait pas pris de gants. Il m’avait tout de suite fait des avances, directes. Je n’avais dit ni oui ni non, j’étais amusée. Puis les choses étaient allées vite, très vite. Il m’avait un peu forcée, et comme je n’avais pas toute ma tête à l’époque, je n’avais rien cherché à contrôler et il était parvenu à ses fins sans grande difficulté. Il était comme ivre de me posséder. Après cette conquête facile, il était devenu plus doux, beaucoup plus doux après.
J’assume de m’être offerte à lui mais j’aurais pu très mal vivre le fait de coucher avec un inconnu que je voyais à peine pour la deuxième fois. Il est vrai qu’il avait quelques atouts physiques visibles au premier regard et même une certaine réserve permanente de vice, qui doit se déployer dès qu’il est en présence d’une femme susceptible d’être consentante. Pour moi, ce n’était rien, vu tout ce que j’avais déjà vécu avec les hommes, disons les mâles. Faire l’amour le soir-même, ou le jour même, je l’avais déjà connu.
Avant d’acquérir ma position de productrice exécutive de la Troisième Chaîne, j’avais eu des aventures avec pas mal de collègues reporters avec qui je travaillais et surtout les assistants car nous, dans les médias, on ne se pose pas trop de questions dans le domaine du sexe. Nous avons la tête tellement absorbée par notre travail, notre carrière, notre vie, que notre corps lui-même nous importe peu. C’est sans doute pour cela que je suis un peu facile avec les hommes, les mâles. Lorsque je travaille loin ou sur place avec un nouvel assistant que je n’avais jamais vu ou jamais remarqué, s’il me plaît, j’arrange une aventure avec lui et cela marchait toujours. Donc un Ladji de plus ou de moins, ça n’était pas le genre de choses qui pouvait être considéré comme un événement. Surtout quand je pense que me livrer sans retenue aux mâles était possiblement une manière de me venger de mon ex-mari. A moins qu’il ne s’agisse là d’une manière d’espérer tomber dans des bras dont je ne voudrais jamais plus me passer. Tomber d’amour en quelque sorte. Une sorte de chose qui ne m’arrive pas. En tout cas, qui ne m’étais encore jamais arrivée de mon existence. Retenir un homme ? Peu pour moi, fût-il un mari. J’étais probablement persuadée qu’à la longue, une paire de bras (et d’autres choses) finirait bien par me retenir en me fournissant d’un seul coup, à la fois la teneur de passion nécessaire et la solution pour accéder au miracle que j’appelais de tous mes vœux.
Je m’étais mariée à l’improviste pour que la chose soit possible. J’avais fait ce mariage en riant, dans l’insouciance et la confiance dans l’avenir. La vie s’écoulait, tranquille, entre les capitales, entre les avions, jusqu’à ce qu’un jour, elle m’avait présenté la facture de son vrai visage.
 

 

 
3. Je Krool
 
Le départ de Krool m’avait un peu ébranlée. Quand nous avions fait notre mariage à New-York, il m’avait, lors de la séance photo, dit des mots précieux. J’avais pris des manières de marquise. Et cela collait bien avec la petite particule de mon nom de naissance. Cette particule n’a aucun rapport avec ce qu’elle peut signifier en France. Un boxeur avec un nom à particule, c’est cela les secrets du pays cajin. Mon père était encore vivant. Il avait publiquement offert un gant de boxe à Krool en lui disant de me boxer si je n’étais pas sage. C’était pour rire. Et aussi pour rappeler à tout le monde que c’est en exerçant ce dur métier qu’il avait élevé sa fille unique, son enfant unique. Une de mes grandes cousines avait souligné que c’était une vieille tradition de chez nous, transmise par ma grand-mère, Mamy Cléopâtre, qui ne parlait pas la langue de France, malgré les nombreux mois de vacances qu’elle avait passés avec nous à Poitiers. Mamy parlait uniquement le québécois de la campagne. Selon la tradition, le gendre recevait tous les pouvoirs de son beau-père afin de le remplacer auprès de sa femme dont il devenait en quelque sorte, par le mariage, le nouveau père. Krool avait ouvert le cadeau et tenait le gant de boxe dans sa main gantée de mariage. C’était beau.
Je m’en rends compte aujourd’hui. Je n’ai rien gardé de tous ces moments, de toutes ces années avec Krool. Même pas un enfant. Sauf que, dix ans après ce divorce, je prends toujours soin de faire précéder du mot « madame » mon nom de jeune fille que j’ai recouvré. Avec la particule. Fort appréciée en France. Surtout qu’elle est vraie, ma particule. Pas du tout inventée ou fantaisiste comme chez certains. Sur la porte de mon bureau, mon nom est clairement précédé du mot « madame » en toutes lettres. Même si Krool était parti, je considère qu’il m’avait faite dame à vie. M’ayant fait quitter le monde des jeunes filles et des demoiselles, j’avais définitivement droit au titre de « madame », avec ou sans alliance en cours de validité. Je suis une femme, une dame et (sûrement encore pour Krool) une marquise. Et un peu aussi pour les Français qui ne savent pas que les Québécois se moquent fort bien de l’aristocratie d’orthographe. Donc marquise et depuis, française suis-je. Mais est-ce qu’une marquise couche avec le premier assistant venu, ou avec le marabout africain du coin ? Sûrement non. Mais c’est peut-être parce que les marquises n’ont pas connu l’époque des marabouts afrins de Paris.



Par jean-baptiste adjibi
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